Anarchéologies du littéraire
Responsables : Sarah Delale et Lionel Ruffel
L’une des particularités de l’équipe consiste à penser l’historicisation de la littérature depuis le présent. C’est pour cette raison que nous privilégions l’archéologie par rapport à l’histoire, la première étant, comme l’a écrit l’archéologue Laurent Olivier, dans Le Sombre abîme du temps, une science du présent. Nombreux sont les travaux des membres de notre équipe qui cherchent à décentrer, pluraliser, contester, augmenter, voire renverser l’histoire littéraire comme récit reposant sur des institutions et des idéologies nées dans l’Europe du XIXe siècle. Nous essayons souvent - pour l’ensemble des périodes travaillées à Fablitt, de l’Antiquité au XXIe siècle - de creuser ailleurs que dans le site de fouille principal, d’excaver de nouvelles pièces, pour nous apercevoir qu’à côté des monuments de pierre, admirés par toutes et tous, il y avait des constructions de terre, de feuilles et de bois peut-être moins spectaculaires mais tout aussi signifiantes. L’équipe a éprouvé dans les années passées de nouvelles approches (anachronismes, histoires potentielles, critique interventionniste, connexions intempestives, techniques de chiffonnier…) qui lui permettent d’élaborer ces récits minoritaires non pas sur « la littérature » mais sur « le littéraire » - le changement de nom de l’équipe, en 2018 (« Fabrique du littéraire » et non plus « Littératures, histoires, esthétique »), reposait sur l’idée que la « littérature » ne serait que l’une des captures conceptuelles de pratiques, d’existences, de matières et d’imaginaires que l’adjectif substantivé « le littéraire » nous paraissait mieux rassembler.
Le terme d’« anarchéologie » est choisi comme intitulé de ce premier thème afin de souligner une approche à la fois archéologique et anachronique des objets littéraires, attentive aux déplacements et aux remises en jeu des cadres établis. Mot-valise emprunté à Michel Foucault ou Siegfried Zielinski : on y entend, au premier chef, archéologie, anachronisme, comme remontée dans le temps, mais aussi, un peu en retrait, anarchie, non pas au sens vulgaire d’un rejet de tout ordre, mais plutôt au sens d’une horizontalisation des pouvoirs que chacun·e d’entre nous endosse lorsqu’il propose un nouveau récit du littéraire. L’anarchéologie littéraire dont se revendique Fablitt met en question les archè-origines, qui se sont traditionnellement repliées sur la métropole des Français « de souche » pour circonscrire le périmètre de « la littérature française », de même que les archè-pouvoirs qui ont à chaque époque établi une hiérarchie de dignité entre les auteurs, les œuvres, les genres, les formats, les media. Mais davantage que par des rejets, elle se caractérise surtout par une curiosité pour ce qui déborde les cadres établis et prend à rebours les attentes.
Nous distinguons donc désormais trois sous-thèmes :
- Curiosités, au carrefour des agendas de recherche et des pratiques pédagogiques ;
- Actualisation et transmission des textes (pensée du temps) ;
- Circulations : traductions, remédiations, transferts, translations (pensée de l’espace).
I.1. Curiosités, au carrefour des agendas de recherche et des pratiques pédagogiques
De même que les « cabinets de curiosités » ont joué un rôle de mieux en mieux compris et mis en valeur dans les cultures (pré-)scientifiques des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle, nous tentons l’hypothèse selon laquelle, dans nos universités, nos médias sociaux, nos rassemblements d’étude, nos collectifs de recherche-création – différentes formes de « laboratoires de curiosités » seront appelées à jouer un rôle décisif dans les reconfigurations écologiques exigées par notre XXIe siècle. Dans ce cas, quel peut être l’apport de notre réflexion anarchéologique sur le littéraire au déploiement de tels laboratoires de curiosités ? L’appropriation critique au sein de l’équipe des Curiosity Studies contribue ainsi à dynamiser les études littéraires autour des quatre points suivants :
a. la curiosité met au premier plan, dans le couple attention/distraction, les dynamiques relevant du pull (ce que le sujet « va chercher » avant que cela ne vienne à lui), et non du push : cela correspond mieux à nos attitudes et à nos pratiques de recherche en études littéraires, ainsi qu’à ce que nous cherchons à promouvoir auprès de nos étudiant·es ;
b. alors que le couple opposant la (bonne) attention à la (coupable) distraction est articulé de façon manichéenne sur une hiérarchisation moralisatrice relevant de l’autorité, la curiosité est fondamentalement ambivalente : notre tradition en fait alternativement un « défaut », souvent associé aux figures féminines (Eve, Pandore, Barbe bleue), mais aussi la vertu épistémique suprême (lorsqu’on évoque les grands découvreurs, majoritairement mâles) ; reconsidérer la curiosité depuis nos textes et nos pratiques littéraires permet d’explorer finement les paramètres et les enjeux de telles ambivalences, une remontée dans le temps (ana-chronisme) aidant à mieux questionner les valeurs et principes (archè) dominants ;
c. la curiosité anime le type d’attitude épistémique dont a besoin notre époque en mal de réorientation : une propension à surprendre les attentes et les habitudes, à chercher ce qui excède les cadres du connu et du repéré, une capacité à envisager les « unknown unknowns » ; cela contribue à faire des études littéraires, moins une discipline à isoler des autres (selon une attitude ségrégationniste) qu’une plateforme de reconsidération réflexive de termes, des formulations et des impensés de nos débats publics ;
d. alors qu’attention et distraction nous piègent souvent dans une séparation rassurante entre sujet de la connaissance et objet de la connaissance, une propriété saillante du vocabulaire de la curiosité (à travers de nombreuses langues indo-européennes) consiste à s’appliquer aussi bien à un sujet connaissant (une personne curieuse) qu’à un objet à connaître (un cas très curieux).
De tels questionnements invitent ainsi à revisiter les « cabinets de curiosité », depuis le XVIe siècle qui les fonde, jusqu’aux interrogations actuelles.
I.2. Actualisation et transmission des textes
Le travail même de l’édition critique consiste à rendre contemporain un texte du passé, sachant que cette contemporanéité est éminemment historique, passagère et toujours à renouveler. L’équipe poursuit donc ses importants travaux d’édition de texte
Le travail d’édition critique engage une forme spécifique d’actualisation : rendre un texte du passé lisible au présent, tout en maintenant le caractère historiquement situé de cette lecture. Cette contemporanéité, toujours relative et réversible, constitue l’un des enjeux majeurs des travaux de l’équipe.
Les recherches en cours couvrent un large ensemble de corpus allant du Moyen Âge aux époques modernes et contemporaines, et mobilisent des dispositifs combinant édition, traduction et commentaire. Elles concernent notamment des textes inédits ou peu étudiés, des traditions textuelles multiples, ainsi que des objets littéraires associés à des enjeux d’image, de forme ou de circulation des discours. Ces travaux contribuent à la redécouverte et à la reconfiguration de corpus anciens, tout en interrogeant leurs modes de transmission.
Parallèlement, plusieurs chantiers éditoriaux et critiques portent sur des œuvres majeures ou des ensembles textuels élargis, à travers des approches philologiques, stylistiques ou codicologiques. Ils s’accompagnent de projets de synthèse ou de relecture critique de notions et de corpus, visant à renouveler les cadres d’interprétation de périodes ou d’auteurs identifiés.
Enfin, des travaux collectifs explorent les régimes contemporains de la transmission des textes, notamment à travers les questions de postérité, de réécriture et de recontextualisation. Ils interrogent la manière dont les œuvres continuent d’être reprises, transformées ou reconfigurées dans des contextes historiques et critiques renouvelés.
I.3. Circulations : traductions, remédiations, transferts, translations
Plusieurs travaux participent de la réflexion menée sur les traductions, remédiations (représentations d’un média dans un autre), transferts et translations auxquels sont soumis les textes à différentes époques.
Certains portent sur les circulations européennes des œuvres entre le XVIe et le XXIe siècle, en particulier à travers l’étude de leurs traductions et de leurs réceptions dans des espaces linguistiques distincts, notamment entre aires francophones et germanophones. D’autres s’inscrivent dans une perspective d’histoire du livre et des savoirs, en explorant les dynamiques éditoriales et intellectuelles de régions comme le Rhin supérieur à l’époque moderne (fin XVe – XVIIe siècle), ainsi que les fonds patrimoniaux qui en conservent la trace. Ces recherches mettent en évidence la densité des échanges culturels et la complexité des réseaux de circulation des textes à l’échelle européenne.
La traduction est également envisagée comme un outil théorique majeur pour penser le décentrement des savoirs et des traditions littéraires. Elle permet d’interroger les processus de « créolisation », de remettre en question les modèles monolingues et de reconfigurer l’histoire littéraire à partir d’une perspective de « langue-monde ». Dans cette optique, l’attention se porte sur des œuvres et des corpus qui s’écrivent entre les langues, ainsi que sur les effets de déplacement et de transformation produits par leur passage d’un espace culturel à un autre.
Ces approches s’inscrivent aussi dans une réflexion sur les rapports de pouvoir qui structurent la circulation des textes à l’échelle globale, notamment entre espaces européens et extra-européens. Elles contribuent à repenser les conditions de production et de diffusion des œuvres, ainsi que les mécanismes d’invisibilisation de certaines littératures, en particulier dans les contextes postcoloniaux.
Plusieurs travaux se concentrent ainsi sur les circulations entre Europe et Maghreb, du XXe siècle à la période contemporaine, en prenant en compte la pluralité des langues (arabe et français) et les transformations actuelles des champs littéraires dans ces régions. D’autres explorent les pratiques littéraires contemporaines dans des contextes variés, y compris en dehors des circuits institutionnels, afin de mieux saisir les formes actuelles de production, de transmission et d’appropriation des textes.