Politiques de la littérature


Responsables : Mounira Chatti et Yves Citton

 

III.1. Violences et dominations

Dans un contexte hétérogène, fragmenté et globalisé, l’examen des unités fondatrices d’une culture (nation, classe, genre, langue, identité, mémoire) invite à repenser la complexité du monde, au-delà des perceptions monolithiques et des schémas simplistes (eux vs nous, féminin vs masculin…). Les poétiques originales fondées sur le rêve, la magie, la fantaisie et la revivification des mythes sont porteuses de renouvellements esthétiques qui se révèlent féconds également pour les littératures instituées. Les études francophones et les théories post-/dé-coloniales, que l’équipe souhaite renforcer notamment par la consultation des archives coloniales et postcoloniales, sans se restreindre aux XXe-XXIe siècles, cherchent à promouvoir l’alternative d’un système de représentation « participatif, collaboratif, non coercitif » (E. Said), qui passe par l’étude du point de vue des peuples et des groupes réduits à l’esclavage, colonisés, exploités, marginalisés. Les littératures et les arts dits post-/dé-coloniaux, issus de ces espaces et des diasporas, déconstruisent les schémas traditionnels, réinventent les savoirs à l’échelle nationale, continentale, transnationale. Les scénographies, situées au carrefour de multiples univers culturels et symboliques, élaborent un point de vue singulier sur l’histoire et produisent une impressionnante translation poétique et culturelle d’un champ littéraire/culturel vers un autre. Par ailleurs, de nouvelles questions portent sur les statuts de l’énonciateur et du coénonciateur : Qui a le droit de parler ? Pour quels destinataires ? Les écrivains post-/dé-coloniaux sont « les voix du silence », selon C. Fuentes, c’est-à-dire qu’ils sont les « gardiens » de ce que le récit officiel voudrait oublier (colonisation, traite et esclavage, génocide, massacres, déportation/déplacement de populations, etc.).
Une attention particulière est également portée à des corpus encore peu visibles, qui abordent des thématiques sensibles ou minorées (sexualités, violences sociales, expériences migratoires), ainsi qu’aux écritures contemporaines de l’exil et des circulations. Ces travaux contribuent à renouveler les approches critiques en articulant analyse des formes, enjeux politiques et conditions matérielles de production des textes.
Parallèlement, plusieurs recherches portent sur les régimes de mémoire liés aux violences extrêmes (guerres, génocides, dictatures), en croisant analyse littéraire, études des récits et attention aux pratiques mémorielles (archives, témoignages, monuments, performances). Ces approches, souvent comparatistes, permettent de penser ensemble différentes aires géographiques (du Proche-Orient à l’Asie du Sud en passant par des espaces postcoloniaux) et de mettre en lumière la diversité des formes de transmission et de réélaboration du passé.
Enfin, la traduction et la circulation des textes critiques participent pleinement de cette réflexion, en contribuant à faire dialoguer différentes traditions théoriques et à déplacer les cadres d’analyse dominants.

III.2. Écocritique et écopoétique

Ce sous-thème s’inscrit dans un développement croissant des approches écocritiques au sein de l’équipe. Il s’organise autour de trois axes principaux : les relations entre humains, non-humains et milieux ; les fictions techniques et scientifiques ; les imaginaires de la crise et de l’effondrement.
L’attention portée aux littératures dites des « marges » (littératures orales, littératures populaires, écritures ordinaires) permet de faire la part belle aux récits alternatifs qui contribuent à façonner nos perspectives sur les défis contemporains, et de prendre en considération les interactions entre les enjeux écologiques et les rapports de domination et d’exploitation quels qu’ils soient, en dialogue avec les plus récents apports de l’écoféminisme et de l’écologie décoloniale. Cette perspective inclut également une réflexion sur les critiques du validisme et des binarités, et sur leurs effets dans nos conceptions du “naturel” et du vivant.
Un travail de traduction contribue par ailleurs à rendre accessibles des corpus centraux de l’écocritique anglo-américaine, notamment autour des controverses du début du XXe siècle sur la représentation du vivant et des animaux.
La recherche-création occupe une place importante dans ce champ, à travers des expérimentations portant sur les formes contemporaines de mise en récit des crises environnementales (biodiversité, extinction, conflits d’usage), ainsi que sur les potentialités de médiums comme la radio pour élaborer des écritures moins anthropocentrées et plus attentives aux milieux.
Ces réflexions se déploient à travers des dynamiques collectives associant séminaires, collaborations avec les arts et les sciences sociales, et dispositifs pédagogiques interdisciplinaires consacrés aux transitions écologiques. Elles s’inscrivent également dans des échanges avec des acteurs territoriaux engagés dans les enjeux environnementaux (« Zone sensible », dernière ferme urbaine de Seine-Saint-Denis gérée par le « Parti poétique », la Maison de l’Écologie Populaire), ainsi que dans une volonté de diffusion des savoirs vers un public élargi.
Enfin, ce sous-thème articule des perspectives diachroniques et géographiques larges, des corpus de la fin du XIXe siècle aux écritures contemporaines, y compris dans les espaces extra-européens (Afrique, Asie, Maghreb, Antilles, Haïti, Canada). L’écocritique y est envisagée comme une manière d’analyser les formes littéraires du dérèglement du monde tout en interrogeant la capacité de la littérature à renouveler nos manières d’habiter la Terre.

III.3. Critique interventionniste et activisme littéraire

L’équipe Fablitt s’intéresse particulièrement à ce que l’on fait généralement relever de l’activisme (médiactivisme, artivisme, etc.), au carrefour entre recherche-création et recherche-action. Notre équipe s’inscrit ici non seulement dans une tradition de politisation remontant au Centre expérimental de Vincennes, mais aussi dans une dynamique de coalitions ponctuelles entre analyses philosophiques, engagements politiques, enquêtes en sciences sociales et recherches esthétiques, dont les luttes autour du SIDA, les revendications féministes, les mouvements anti-racistes et les formes de vie LGBTQI+ ont représenté des instances particulièrement importantes. Notre ambition est ici de poursuivre un effort d’écoute envers des revendications émergentes de la part des générations montantes incarnées dans nos universités par le corps estudiantin. Ce sont non seulement nos cours, mais aussi nos objets de recherche que nous tentons de construire en dialogues avec leurs sensibilités en constantes évolutions. Et de ce point de vue, il nous semble que les études littéraires sont aujourd’hui appelées à frayer urgemment la voie vers de nouvelles formes d’activisme (et ce, non seulement sur les questions climatiques). 
Notre contribution littéraire à ces formes émergentes d’activisme et d’artivisme nous paraît devoir se focaliser sur la notion d’intervention telle qu’elle s’est trouvée revisitée depuis une quinzaine d’années au fil des théorisations et des pratiques des interprétations actualisantes et de la critique interventionniste. Comment concevoir les modes d’intervention spécifiques permis par les études littéraires au sein des problèmes publics actuellement discutés, mais aussi, de façon encore plus cruciale, comment élaborer des modes d’intervention permettant de déplacer les termes de ces débats publics et d’y faire émerger des questions qui y sont aujourd’hui inaudibles ? 
Si nos enseignements et nos pratiques de création littéraire relèvent bien entendu d’ores et déjà de ce type de questionnement, les interventions critiques permises par l’interprétation de textes déjà existants, passés et présents, canoniques et hérétiques, poétiques ou journalistiques, constituent un terrain d’exercices infini, qui nous semble propre à accueillir de nouvelles générations de chercheur.euses-activistes avides non seulement de mettre les études littéraires au service de causes éco-socio-politiques, mais tout autant de transformer les modes actuels d’engagement en y insufflant des formes de réflexivité, de prudence, d’humilité, d’acuité, voire d’humour pour lesquelles les études littéraires ont beaucoup à nous apporter.
Enfin, à la critique interventionniste développée par l’équipe s’ajoute une forme de critique littéraire institutionnelle, orientée vers une recherche-action sur les structures sociales et politiques de l’enseignement supérieur et du monde littéraire eux-mêmes. Elle engage une réflexion sur les conditions concrètes de production, de circulation et de valorisation des œuvres, ainsi que sur les effets écologiques et symboliques de la (sur)production éditoriale contemporaine, notamment à travers des travaux portant sur les impacts environnementaux du livre en lien avec des acteurs de l’édition indépendante.
Cette perspective se prolonge dans des projets visant à repenser les écosystèmes de l’écriture et de la création littéraire, en articulant formation, expérimentation et diffusion des œuvres entre université et institutions culturelles. Il s’agit de faire dialoguer des espaces situés de la production littéraire, de la formation à la création jusqu’aux lieux de diffusion, dans une logique de circulation élargie des pratiques et des formes.
Elle ouvre enfin sur une réflexion renouvelée autour des espaces francophones et des dynamiques contemporaines de la création en français, envisagées non comme un ensemble homogène mais comme un réseau de situations d’écriture différenciées, traversées par des enjeux institutionnels, culturels et politiques qui redéfinissent les conditions mêmes de la littérature aujourd’hui.